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Chapitre 1_04

M. et Mme Roland poussèrent la même exclamation : Je crois bien !

C'était un de vos amis ?

Roland déclara : — Le meilleur, Monsieur, mais un Parisien enragé ; il ne quitte pas le boulevard.

Il est chef de bureau aux finances.

Je ne l'ai plus revu depuis mon départ de la capitale. Et puis nous avons cessé de nous écrire.

Vous savez, quand on vit loin l'un de l'autreLe notaire reprit gravement : — M. Maréchal est décédé !

L'homme et la femme eurent ensemble ce petit mouvement de surprise triste, feint ou vrai, mais toujours prompt, dont on accueille ces nouvelles.

M. Lecanu continua : — Mon confrère de Paris vient de me communiquer la principale disposition de son testament par laquelle il institue votre fils Jean, M. Jean Roland, son légataire universel.

L'étonnement fut si grand qu'on ne trouvait pas un mot à dire.

Mme Roland, la première, dominant son émotion, balbutia : — Mon Dieu, ce pauvre Léonnotre pauvre amimon Dieumon Dieumort !

Des larmes apparurent dans ses yeux, ces larmes silencieuses des femmes, gouttes de chagrin venues de l'âme qui coulent sur les joues et semblent si douloureuses, étant si claires.

Mais Roland songeait moins à la tristesse de cette perte qu'à l'espérance annoncée.

Il n'osait cependant interroger tout de suite sur les clauses de ce testament, et sur le chiffre de la fortune ;et il demanda, pour arriver à la question intéressante : — De quoi est-il mort, ce pauvre Maréchal ?

M. Lecanu l'ignorait parfaitement.

Je sais seulement, disait-il, que, décédé sans héritiers directs, il laisse toute sa fortune, une vingtaine de mille francs de rentes en obligations trois pour cent, à votre second fils, qu'il a vu naître, grandir, et qu'il juge digne de ce legs.

À défaut d'acceptation de la part de M. Jean, l'héritage irait aux enfants abandonnés.

Le père Roland déjà ne pouvait plus dissimuler sa joie et il s'écria : — Sacristi ! voilà une bonne pensée du cœur.

Moi, si je n'avais pas eu de descendant, je ne l'aurais certainement point oublié non plus, ce brave ami !

Le notaire souriait : — J'ai été bien aise, dit-il, de vous annoncer moi-même la chose.

Ça fait toujours plaisir d'apporter aux gens une bonne nouvelle.

Il n'avait point du tout songé que cette bonne nouvelle était la mort d'un ami, du meilleur ami du père Roland, qui venait lui-même d'oublier subitement cette intimité annoncée tout à l'heure avec conviction.

Seuls, Mme Roland et ses fils gardaient une physionomie triste.

Elle pleurait toujours un peu, essuyant ses yeux avec son mouchoir qu'elle appuyait ensuite sur sa bouche pour comprimer de gros soupirs.

Le docteur murmura : — C'était un brave homme, bien affectueux.

Il nous invitait souvent à dîner, mon frère et moi.

Jean, les yeux grands ouverts et brillants, prenait d'un geste familier sa belle barbe blonde dans sa main droite, et l'y faisait glisser, jusqu'aux derniers poils, comme pour l'allonger et l'amincir.

Il remua deux fois les lèvres pour prononcer aussi une phrase convenable, et, après avoir longtemps cherché, il ne trouva que ceci : — Il m'aimait bien, en effet, il m'embrassait toujours quand j'allais le voir.

Mais la pensée du père galopait ;elle galopait autour de cet héritage annoncé, acquis déjà, de cet argent caché derrière la porte et qui allait entrer tout à l'heure, demain, sur un mot d'acceptation.

Il demanda : — Il n'y a pas de difficultés possibles ? pas de procès ? pas de contestations ?

Me Lecanu semblait tranquille : — Non, mon confrère de Paris me signale la situation comme très nette.

Il ne nous faut que l'acceptation de M. Jean.

Parfait, alorset la fortune est bien claire ?

Très claire.

Toutes les formalités ont été remplies ?

Toutes.

Soudain, l'ancien bijoutier eut un peu honte, une honte vague, instinctive et passagère de sa hâte à se renseigner, et il reprit : — Vous comprenez bien que si je vous demande immédiatement toutes ces choses, c'est pour éviter à mon fils des désagréments qu'il pourrait ne pas prévoir.

Quelquefois il y a des dettes, une situation embarrassée, est-ce que je sais, moi ? et on se fourre dans un roncier inextricable.

En somme, ce n'est pas moi qui hérite, mais je pense au petit avant tout.

Dans la famille on appelait toujours Jean « le petit », bien qu'il fût beaucoup plus grand que Pierre.

Mme Roland, tout à coup, parut sortir d'un rêve, se rappeler une chose lointaine, presque oubliée, qu'elle avait entendue autrefois, dont elle n'était pas sûre d'ailleurs, et elle balbutia : — Ne disiez-vous point que notre pauvre Maréchal avait laissé sa fortune à mon petit Jean ?

Oui, Madame.

Elle reprit alors simplement : — Cela me fait grand plaisir, car cela prouve qu'il nous aimait.

Roland s'était levé : — Voulez-vous, cher maître, que mon fils signe tout de suite l'acceptation ?

Nonnonmonsieur Roland.

Demain, demain, à mon étude, à deux heures, si cela vous convient.

Mais oui, mais oui, je crois bien !

Alors, Mme Roland qui s'était levée aussi, et qui souriait, après les larmes, fit deux pas vers le notaire, posa sa main sur le dos de son fauteuil, et le couvrant d'un regard attendri de mère reconnaissante, elle demanda : — Et cette tasse de thé, monsieur Lecanu ?

Maintenant, je veux bien, Madame, avec plaisir.

La bonne appelée apporta d'abord des gâteaux secs en de profondes boîtes de fer-blanc, ces fades et cassantes pâtisseries anglaises qui semblent cuites pour des becs de perroquet et soudées en des caisses de métal pour des voyages autour du monde.

Elle alla chercher ensuite des serviettes grises, pliées en petits carrés, ces serviettes à thé qu'on ne lave jamais dans les familles besoigneuses.

Elle revint une troisième fois avec le sucrier et les tasses ; puis elle ressortit pour faire chauffer l'eau.

Alors on attendit.

Personne ne pouvait parler ;on avait trop à penser, et rien à dire.

Seule Mme Roland cherchait des phrases banales.

Elle raconta la partie de pêche, fit l'éloge de la Perle et de Mme Rosémilly.

Charmante, charmante, répétait le notaire.

Roland, les reins appuyés au marbre de la cheminée, comme en hiver, quand le feu brûle, les mains dans ses poches et les lèvres remuantes comme pour siffler, ne pouvait plus tenir en place, torturé du désir impérieux de laisser sortir toute sa joie.

Les deux frères, en deux fauteuils pareils, les jambes croisées de la même façon, à droite et à gauche du guéridon central, regardaient fixement devant eux, en des attitudes semblables, pleines d'expressions différentes.

Le thé parut enfin.

Le notaire prit, sucra et but sa tasse, après avoir émietté dedans une petite galette trop dure pour être croquée ;puis il se leva, serra les mains et sortit.

C'est entendu, répétait Roland, demain, chez vous, à deux heures.

C'est entendu, demain, deux heures.

Jean n'avait pas dit un mot.

Après ce départ il y eut encore un silence, puis le père Roland vint taper de ses deux mains ouvertes sur les deux épaules de son jeune fils en criant : — Eh bien ! sacré veinard, tu ne m'embrasses pas ?

Alors Jean eut un sourire, et il embrassa son père en disant : — Cela ne m'apparaissait pas comme indispensable.

Mais le bonhomme ne se possédait plus d'allégresse.

Il marchait, jouait du piano sur les meubles avec ses ongles maladroits, pivotait sur ses talons, et répétait : — Quelle chance ! quelle chance !

En voilà une, de chance !

Pierre demanda : — Vous le connaissiez donc beaucoup, autrefois, ce Maréchal ?

Le père répondit : — Parbleu, il passait toutes ses soirées à la maison ; mais tu te rappelles bien qu'il allait te prendre au collège, les jours de sortie, et qu'il t'y reconduisait souvent après dîner.

Tiens, justement, le matin de la naissance de Jean, c'est lui qui est allé chercher le médecin !

Il avait déjeuné chez nous quand ta mère s'est trouvée souffrante.

Nous avons compris tout de suite de quoi il s'agissait, et il est parti en courant.

Dans sa hâte il a pris mon chapeau au lieu du sien.

Je me rappelle cela parce que nous en avons beaucoup ri, plus tard.

Il est même probable qu'il s'est souvenu de ce détail au moment de mourir ; et comme il n'avait aucun héritier il s'est dit : « Tiens, j'ai contribué à la naissance de ce petit-, je vais lui laisser ma fortune . »

Mme Roland, enfoncée dans une bergère, semblait partie en ses souvenirs.

Elle murmura, comme si elle pensait tout haut : — Ah ! c'était un brave ami, bien dévoué, bien fidèle, un homme rare, par le temps qui court.

Jean s'était levé : — Je vais faire un bout de promenade, dit-il.

Son père s'étonna, voulut le retenir, car ils avaient à causer, à faire des projets, à arrêter des résolutions.

Mais le jeune homme s'obstina, prétextant un rendez-vous.

On aurait d'ailleurs tout le temps de s'entendre bien avant d'être en possession de l'héritage.

Et il s'en alla, car il désirait être seul, pour réfléchir.

Pierre, à son tour, déclara qu'il sortait, et suivit son frère, après quelques minutes.

Dès qu'il fut en tête à tête avec sa femme, le père Roland la saisit dans ses bras, l'embrassa dix fois sur chaque joue, et, pour répondre à un reproche qu'elle lui avait souvent adressé : — Tu vois, ma chérie, que cela ne m'aurait servi à rien de rester à Paris plus longtemps, de m'esquinter pour les enfants, au lieu de venir ici refaire ma santé, puisque la fortune nous tombe du ciel.

Elle était devenue toute sérieuse : — Elle tombe du ciel pour Jean, dit-elle, mais Pierre ?

Pierre ! mais il est docteur, il en gagnerade l'argentet puis son frère fera bien quelque chose pour lui.

Non.

Il n'accepterait pas.

Et puis cet héritage est à Jean, rien qu'à Jean.

Pierre se trouve ainsi très désavantagé.

Le bonhomme semblait perplexe : — Alors, nous lui laisserons un peu plus par testament, nous.

Non.

Ce n'est pas très juste non plus.

Il s'écria : — Ah ! bien alors, zut !

Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse, moi ?

Tu vas toujours chercher un tas d'idées désagréables.

Il faut que tu gâtes tous mes plaisirs.

Tiens, je vais me coucher.

Bonsoir.

C'est égal, en voilà une veine, une rude veine !

Et il s'en alla, enchanté, malgré tout, et sans un mot de regret pour l'ami mort si généreusement.

Mme Roland se remit à songer devant la lampe qui charbonnait.

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